Dialogue avec ... François Taddei. Comment construire ensemble l'école de demain ?

4 mai 2020 - Premier numéro des "dialogues sur l'éducation" lancés par le collectif citoyen "Je m'engage pour l'école !", avec François Taddei, penseur de renommée internationale sur l'éducation.

Penseur de renommée internationale sur l’éducation, François Taddei est le directeur du Centre de Recherches interdisciplinaires (CRI) et consacre ses travaux à la génétique et à l’éducation. Il revient avec nous sur l'école à distance et les perspectives qu'elle ouvre pour l'école de demain.

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Entretien réalisé par Ilana Cicurel, députée Européenne, membre du Bureau Exécutif et responsable thématique en charge de l'Education, et le Professeur Albert-Claude Benhamou dans le cadre du premier numéro des "dialogues sur l'éducation".

Que vous inspire cette expérience de l’école numérique à distance à laquelle 12 millions d’élèves, 486 000 apprentis et près de 3 millions d’étudiants ont été contraints depuis quelques semaines de confinement sanitaire ?

Ce qui me préoccupe le plus, c’est la double peine dont ont été frappés les élèves des familles défavorisées. Le constat est dramatique pour l’avenir scolaire de ces enfants. Il y a les problèmes d’équipement numérique, bien sûr, d’accès à un réseau de connexion internet qualité, à un abonnement abordable, qui doivent impérativement trouver des solutions.
Mais il y a plus grave. Nous savons que les élèves progressent pendant l’année scolaire et que c’est pendant les deux mois d’interruption estivale que les écarts se creusent. Du point de vue de la lutte contre les inégalités, la reprise progressive de l’école à partir du 11 mai est donc une bonne nouvelle. Et il est évident que les enfants les plus défavorisés doivent être les premiers à revenir. De même que ceux habitant en zones rurales où le virus circule peu.
Cet effort doit s'intaller dans le temps et une idée que je suggère au ministre de l'Education nationale : pourquoi ne pas créer un service public de l’accompagnement pédagogique des élèves en difficulté ?

« Du point de vue de la lutte contre les inégalités, la reprise progressive de l’école à partir du 11 mai est une bonne nouvelle »

On a aussi vu émerger pendant cette crise un foisonnement d’initiatives spontanées émanant notamment des enseignants qui ont eu l’occasion de faire la preuve de leur incroyable engagement et de leur capacité à innover...

En chinois, on utilise deux idéogrammes pour dire crise : danger et opportunité. On constate que la plupart des lieux où l’on s’en sort le mieux, sont ceux qui ont vu émerger des collectifs.
Prenons l’exemple de Montpellier. Mon collègue Ignacio Atal par ailleurs membre du comité d’éthique du Ministère de l’Education nationale, a accompagné, au sein du CRI, des professeurs qui voulaient entreprendre des démarches de recherche sur toutes sortes de questions : rôle des parents, vacances, préparation de la rentrée, mutualisation des meilleures pratiques... 200 pages de propositions ont ainsi été élaborées de manière collaborative.
Il faut créer ce genre de dispositifs pour catalyser l’auto-organisation, l’intelligence collective. Historiquement, l’Éducation nationale a essayé de mettre en place ce genre de dispositifs, mais ils n’ont été utilisés que marginalement.

Précisément, qu’est-ce qui explique que ce genre de dispositifs faisant appel à l’intelligence collective n’ait pas été davantage utilisé ? Quels sont les freins et comment favoriser à l’avenir ce genre de démarches, y compris au sein de l’Éducation nationale ?

Comme le montre les travaux de l’économiste Yann Algan, les études internationales font ressortir qu’il existe une « culture française de la défiance ». Nos chercheurs sont ceux qui coopèrent le moins. Les citoyens français sont ceux qui font le moins confiance aux institutions, au gouvernement.
Pour que le dialogue soit utile, il faut développer une « culture de la critique constructive », partagée par l’ensemble de la communauté éducative : la confiance se fabrique.

Vouloir faire émerger une « culture de la critique constructive » en France, est-ce possible ou un vœu pieux ?

C’est plus facile qu’on l’imagine. La logique du contrôle évaluatif sanctionnant a été celle de beaucoup de systèmes éducatifs. La Finlande est passée du contrôle à la confiance, à tous les niveaux. Le système français souffre de tout un tas d’échelons et d’une communication par voie de circulaires.
J’ai vu des enseignants sortir en pleurs d’une inspection. Beaucoup d’entre eux n’osent pas parler de leurs difficultés, de leurs échecs, de leurs succès. Ils font en sorte que tout semble conforme aux normes de l’inspection. Ce n’est pas une relation qui facilite la confiance.
Le rôle de l’inspecteur doit évoluer et être celui d’un accompagnateur des collègues dans la difficulté et d’un facilitateur de la mutualisation des expériences réussies. J’ajoute qu’il est essentiel de développer la recherche en matière éducative pour accompagner ces évolutions. Elle est trop peu financée (dans un rapport de 1 à 30) comparée à d’autres domaines comme celui de la santé.

Le développement de la recherche dans le domaine de l’éducation est donc pour vous absolument nécessaire à l’évolution de notre système éducatif ?

La clef, c’est la « recherche participative ». Si la recherche est perçue comme surplombante et imposant une même norme partout, il y a rejet. La recherche doit être au service des élèves et des enseignants. Il est bon d’avoir une exigence de 5 ans d’études minimum pour enseigner, mais il faut favoriser cette dimension de recherche qui devrait même être obligatoire.
Tous les pays qui ont des systèmes éducatifs très performants comme le Canada, la Finlande, Singapour, tout en ayant des systèmes très différents les uns des autres, ont mis en place des mécanismes qui favorisent la confiance, la prise en compte des problèmes rencontrés sur le terrain par les professeurs et la « recherche participative » qui inclut les professeurs. Dans toute l’Asie, l’articulation recherche /enseignants est au cœur du système. La Chine a créé pas moins de 50 centres de recherches sur la thématique « intelligence artificielle et éducation ».

L’épreuve que nous traversons nous force à nous « réinventer », à revisiter nos hiérarchies de valeurs. N’est-elle pas de nature à nous faire prendre conscience collectivement de la nécessité de mettre au centre de la transmission les compétences du XXIème siècle ?

Comme l’a rappelé récemment Edgar Morin, « la seule chose qui est certaine, c’est que le futur est incertain ». Les compétences du XXIème siècle telles qu’elles ont été formalisées par l’OCDE sont la créativité, la communication, la coopération et la pensée critique.
Laissons aux machines ce qu’elles font mieux que nous, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas créatif ! En classe, les enfants doivent apprendre à relever les défis complexes comme le climat, les inégalités, l’intelligence artificielle … C’est l’objectif du programme les « Saventuriers » que nous avons développé au sein du CRI, qui vise à transmettre aux élèves l’éthique de la recherche : comprendre qui valide ? qui teste ?
On est donc loin de la démagogie, car cela n’invalide pas les hiérarchies, mais cela fait comprendre à l’enfant, par l’expérience, ce qu’est la démarche scientifique et du coup la légitime, avec sa part de verticalité.

Ira-t-on vers plus de numérique dans l’éducation au lendemain de cette crise ?

Pendant cette période d’école à distance, ceux qui en doutaient encore ont pu prendre conscience que le professeur était absolument indispensable à l’acte de transmission qui est au cœur de la pédagogie. Cela rassurera et mettra peut-être dans un état d'esprit constructif les enseignants qui pouvaient avoir peur d'être remplacés par la machine alors que celle-ci est là pour rendre leur transmission plus efficace et plus proche des enfants.

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