Migration : 3 questions à... Catherine Wihtol de Wenden

24 octobre 2019 - Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS, auteure de nombreux ouvrages sur les migrations et les politiques migratoires, a répondu à nos questions.

1- Quel est votre constat de la situation migratoire dans nos territoires d'Outre-mer et quelles en sont les causes ?

Il y a des situations extrêmement différentes selon les territoires, chacun ayant sa situation géographique, son contexte géopolitique et ses réalités économiques. À Mayotte par exemple, la situation est plus que préoccupante. Depuis la départementalisation, l’écart s’est énormément creusé avec l’Union des Comores qui est indépendante – une situation que nous n’aurions pu prévoir dans cette intensité. Il y a tellement de pauvreté dans la région et une différence si importante en matière de développement, en plus d’un facteur géographique qui rend compliqué la maitrise des frontières, que la situation est déplorable.

En Guyane française, le constat est différent. Il s’y passe aujourd’hui une forme de peuplement par la migration que la métropole a souhaité pendant longtemps, mais qu’elle n’avait jamais pu réaliser. Le territoire Guyanais, très vaste, est devenu attractif pour les populations Brésilienne ou Surinamienne. Il faut néanmoins noter que la majorité de l’activité économique locale dans cette région se concentre autour des deux fleuves qui servent également de frontière, avec justement ces deux pays. Ces cours d’eau sont des lieux d’échange de biens et de commodités pour les populations, y mettre un terme parce que c’est aussi une frontière n’aurait pas de sens. Ces frontières s’étendant sur 4000km, il n’est pas possible d’y effectuer un contrôle rigoureux sans engranger des coûts considérables. Enfin, il y a un problème spécifique à la Guyane qui est celui du trafic des orpailleurs, qui nécessite une réponse adaptée.

Sur les autres territoires d’Outre-mer, différents types de problèmes se posent. Ces régions étant souvent très peu peuplées ou très isolées, il n’y a pas trop d’appétences particulières pour les migrations. Mais dans la région calédonienne ou à Wallis et Futuna par exemple, il y a, à termes, un vrai sujet de migration environnementale avec la possible disparition d’îles États en cas de forte montée des eaux.

2- En quoi ces territoires ont-ils une situation particulière face au défi migratoire ?

Il est important de noter que les territoires extra-marins ne répondent pas aux logiques des frontières de Schengen, puisque les instruments de contrôle de l’Union Européenne ne s’y appliquent pas. Il s’agit donc de travailler en bilatéral avec les pays voisins pour s’attaquer à ces défis. Nos territoires d’Outre-mer, par leurs étendues et leurs spécificités, demandent également une approche politique bien spécifique car, à situation particulière, il faut produire une réponse particulière.

3- Quelles conséquences pour nos concitoyens et pour les pouvoirs publics ?

Pour nos concitoyens, il faut favoriser la pédagogie. Il est essentiel de propager l’idée que les territoires d’Outre-mer ayant des situations particulières, il est nécessaire d’adapter l’approche. On ne peut pas, par exemple, ériger des murs sur des territoires insulaires. Pour les pouvoirs publics, il faut également prendre en compte ces spécificités. Au regard de la situation à Mayotte par exemple, ne faudrait-il pas équiper les Comores avec les services publics de base, des écoles ou des hôpitaux ? Il serait aussi intéressant de creuser l’idée d’une libre circulation régionale, afin de favoriser le développement de toute une région autour de Mayotte. On ne pourra pas améliorer une situation qui est causée par des inégalités territoriales très fortes avec des barrières ou avec davantage de contrôle policier.

Il y a aussi des conséquences politiques. Ces dernières années, il y a eu énormément de contresens sur les questions migratoires qui se sont propagés dans l’opinion, où a raisonné le discours de l’extrême droite. Le vrai problème, c’est qu’il y a un manque criant de pédagogie sur ces sujets, ce qui alimente des discours qui vont à l’encontre de la vérité scientifique. La connaissance des phénomènes migratoires a plus de 50 ans et les migrations sur certains territoires en France ont plus de 150 ans - car la France est le plus ancien pays d'immigration en Europe. De nombreux travaux ont été faits pour en étudier les tenants et les aboutissants. Sur le rapport entre migration et développement par exemple, des travaux ont pu prouver qu’un territoire qui se développe devient plus attrayant, on peut en convenir. Mais le contraire est également vrai, les migrations stimulent le développement ! Il faut donc regarder ces sujets sérieusement, sans idéologie, et en tenant compte des rapports publiés par les chercheurs, par les organisations internationales, par les associations. Enfin, il faut aussi entendre ceux qui ont combattu les politiques sécuritaires - ceux qui agissent au quotidien pour aider, accueillir, loger. Ce sont des citoyens aussi !

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